Discours prononcé le 21 mai 2005 par

Gilbert Robinet (LM61-67  LF67-70)

 lors de la journée de retrouvailles de la promotion

EMPT Le Mans 1960-1965    « Allons ensemble »

          

 

 

Lorsque Régis MILLECAM m’a téléphoné, à la veille de Pâques, pour me demander si j’accepterais de prononcer quelques mots à l’occasion de notre réunion, j’ai dit oui sans hésiter et ai ressenti cette proposition comme un grand honneur, celui de parler en votre nom à tous. Et puis j’ai commencé à réfléchir et la première question que je me suis posée concernait la formule d’appel. Comment m’adresser à vous pour vous parler de notre histoire commune, de ce que fut le creuset collectif de notre jeunesse alors que cette histoire chacun de nous, individuellement, l’a sans doute vécue de façon différente ? Et d’ abord, comment vous désigner, collectivement ? « Mes chers camarades » ? Non ! C’est un peu court ! Vous êtes beaucoup plus que cela. Vous êtes chacun un autre moi tant nous avons partagé de choses, vécu les mêmes joies, mais aussi les mêmes peines et, peut-être, les mêmes angoisses. « Mes biens chers frères » ? Cela fait un peu religieux ou un peu rock and roll si l’on pense à une chanson d’Eddy Mitchell qui, soit dit en passant, était déjà une idole il y a 40 ans et demeure notre contemporain. « Mes chers condisciples », ce mot signifiant camarade d’études ? Pas mal, mais insuffisant, car nous n’avons pas seulement partagé une vie scolaire, mais une même condition, au sens de « la condition humaine » de Malraux, c’est à dire que nous avons été jetés dans la même situation au milieu d’un monde que les circonstances ont choisi pour nous : l’EMPT du Mans des années 60. Et paf ! Pas de chance ! Il n’ y a pas de substantif pour désigner ces gens là. Alors, las, je me suis rabattu sur un autre mot, petit mais combien signifiant quand il est bien utilisé : le mot « ami ».

Très chers amis, donc, que je n’ai jamais oubliés depuis 40 ans, pour lesquels mon affection a grandi, année après année, dans le secret de mon souvenir, et avec lesquels j’ai, au sens littéral, des affinités si fortes, c’est à dire des liens indissolubles, comme le sont les liens du sang, avec lesquels je suis en analogie, tant vous me ressemblez et tant je vous ressemble.

 

Mon arrivée en gare du Mans a eu lieu en milieu d’une matinée ensoleillée d’un beau jour de septembre 1961. Et oui, je me préparais, rentrant en 4ème, à être l’affreux bizuth des anciens entrés en 5ème l’année d’avant. On rejoignit, mon père et moi, l’école et, en sa présence, j’effectuai les formalités d’incorporation. Après une visite médicale, nous fûmes conduits chez le proviseur, M BOURRIER, puis dans une chambre d’une extrême propreté qui sentait l’encaustique abondamment répandue sur un plancher impeccable. A l’intérieur, dix lits et onze armoires, le tout métallique et de couleur grise. L’ensemble me parut spartiate, mais pas inhospitalier. Le premier militaire que nous rencontrâmes était un sergent-major (le major BOGNORD); il nous signifia, sur un ton rogue, qu’il était loisible aux élèves de déjeuner en ville et qu’il s’agissait pour eux d’être de retour avant 17 heures.

                         En repassant devant le poste de police qui contrôlait l’ accès des piétons par un portillon ouvrant sur une grille monumentale, je ne savais pas encore combien de fois je devrais, à l’ avenir, répondre aux exigences de l’ officier ou du sous-officier de service, seul habilité à délivrer, sous la forme d’ un simple hochement de tête ou d’ un vague signe de la main, le fameux sésame permettant de gagner le monde extérieur après que son regard ait longuement parcouru de la tête aux pieds, ou plutôt des pieds à la tête le candidat à la sortie.  Chaussures cirées, boutons métalliques astiqués, cheveux courts et coiffure correctement enfoncée sur le crâne étaient les conditions du succès de l’entreprise, sans compter l’humeur du moment du dit cadre de service.

                     Avec mon père, j’enregistrai machinalement le nom des rues : le boulevard PAIXHANS longeait l’école ; dans l’axe du portail d’entrée s’ouvrait la rue MANGIN, longue d’à peine 300 mètres, et qui débouchait sur la rue CHANZY. Assez orienté histoire militaire, tout cela participait à l’ambiance du futur petit soldat que j’étais. Arrivé là, on tourna à gauche pour arriver place de la MISSION. Cette place triangulaire, je serai amené à la fréquenter souvent au cours des six années qui suivront. La base du triangle était constituée par le lycée technique, construction moderne pour l’époque, de couleur bleu pastel et où je passerai plus tard les épreuves du baccalauréat. Enclavée dans la cour du lycée, s’élevait l’église de la MISSION, édifice religieux, du 15ème siècle, à la fois sobre et élégant , qui, donnant également sur la place, lui donnait son nom. Les deux autres côtés  du triangle étaient composés de commerces et, parmi ceux-ci, et à raison d’un de chaque côté, deux cafés et deux boulangeries-pâtisseries également réparties de part et d’autre de la place.

                    Lorsque, à partir de la classe de seconde, je serai autorisé à sortir seul en ville, le jeudi ou le dimanche après-midi, je constaterai que ces quatre commerces se répartissaient équitablement la clientèle des enfants de troupe venus dépenser là leur modeste pécule. Pour ce qui me concerne, j’opterai pour la boulangerie de gauche, par rapport au débouché sur la place de la rue NATIONALE, et, chaque dimanche soir, avant de regagner l’école, j’ y achèterai trois puddings, en fait du pain perdu qui résonne encore dans ma mémoire et sur mes papilles comme les madeleines de PROUST. En effet, ce gâteau offrait un double avantage : d’ une part il était peu coûteux, d’ autre part, il permettait de satisfaire l’appétit féroce de jeunes adolescents en offrant à leur estomac, toujours en quête d’ une nourriture parfois chichement attribuée par les cuisines de l’ école, une matière consistante. De surcroît, la digestion de la dite matière favorisait une somnolence propice à l’ endormissement quand, le dimanche soir, le souvenir de jeunes filles aperçues en ville l’ après-midi et à peine frôlées, risquait de l’ entraver. Il s’agissait là, en quelque sorte, d’un somnifère écologique propre, en outre, à apaiser les émois que l’image de ces jouvencelles pouvait provoquer sur la toile rêche de nos draps troupe réglementaires.

                Quant au café, pour moi, ce ne sera ni l’un ni l’autre, mais un bar-hôtel-restaurant situé face à la gare : l’hôtel de l’OUEST. Cet établissement offrait une atmosphère troublante née de la juxtaposition de la présence de nombreuses jeunes filles issues de la bourgeoisie mancelle et de celle de chambres situées dans les étages et dont l’accès à l’escalier qui y conduisait se faisait à partir du bar, au moyen d’une porte située près de celle des toilettes. Aucun d’entre nous (à ma connaissance) ne franchira jamais cette porte. Mais le doute subsistait et donnait à ces lieux tout leur charme.

            Pour l’heure, après avoir déjeuné place de la mission et compte-tenu de l’heure du train de retour de mon père, il me faut regagner l’école. Ayant repéré le chemin, je ne souhaite pas que mon père m’accompagne.  Je lui fais mes adieux, ai envie d’éclater en sanglots mais j’attendrai d’être seul, dans quelques minutes, dans la rue CHANZY. A nouveau dans ma chambre, je fais connaissance avec mes deux premiers camarades arrivés entre temps : l’ un de PONT à MOUSSON, Bernard CARRE, l’ autre des VOSGES, du SAUT du BROC, près de POUXEUX exactement, le regretté Yves MANGIN aujourd’hui décédé. [ (Si cela n’ a pas été fait avant) A ce propos, je propose que tout à l’ heure, nous fassions l’ appel des camarades de la promo qui nous ont quitté et que nous respections, à leur mémoire, une minute de silence.]

                   Dans les jours qui suivirent, je compris qu’il allait falloir devenir rapidement adulte et que, pour conserver une forme d’intégrité morale et psychologique, j’allais devoir me doter d’un solide système de défense. Ce système, je le conçus autour de trois piliers : le travail, la persévérance et la maîtrise de soi. Le travail, parce que les « bons élèves » bénéficiaient d’une certaine tranquillité. En effet, nos sous-officiers les plus frustres ou une bande d’anciens qui faisaient régner la terreur dans toute l’école (en particulier un certain HERGET alors en 1ère SA) n’étaient pas complètement insensibles à la culture qu’ils confondaient avec l’intelligence. Il fallait donc se faire une réputation dans ce domaine. Beaucoup de lectures, quelques citations bien placées ou quelques extraits de textes, voire de chansons (eh oui !), bien plagiés dans les rédactions et cités en exemple devant toute la classe, et je me retrouvai propulsé au rang de PIC de la MIRANDOLE en uniforme et à peine pubère. Cela dit, si M BOGUET, prof de français en 4ème qui, ne supportant pas l’emploi du pronom indéfini  « on » dans les rédacs, piquait à ce propos des colères folles, jetait les copies par terre et, écarlate, hurlait avec son accent bourguignon : « ON connais pas ! ON c’est un con ! C !O !N !, écrit avec des  lettres grandes comme la TOUR EIFFEL », si M SERUSIER (notre inoubliable « cerise », véritable personnage de roman) répondait à Jean DUHAN qui mettait en doute les qualités esthétiques de Brigitte BARDOT : « Le gars DUHAN, ta gueule ! Je préfère être au lit avec Brigitte BARDOT à poil, qu’avec toi en smoking ! », il n’ empêche que grâce à eux et à leurs successeurs, comme M CHEVE, je me suis forgé de solides références littéraires. Voilà pour le travail.

                Pour la persévérance, par contre, il me fallait l’acquérir tant mon caractère impatient et passionné me conduisait à ne jamais me contenter du moment présent. Au Mans, j’appris pourtant que, comme le dit STEINBECK dans « LES RAISINS DE LA COLERE », pour survivre, il faut penser au cinéma du samedi soir ou au bal du dimanche. C’est à l’école que j’entamai une lutte de chaque instant, jamais achevée et qui se poursuit encore aujourd’hui, afin d’apprendre la patience.

                   La maîtrise de soi enfin, je m’ y suis entraîné au contact de nos « éducateurs », rappelez vous, ces appelés du contingent, parmi lesquels des séminaristes, dont certains ne manquaient pas d’ un certain sadisme. Il faut dire, l’ un d’ entre eux me l’ a un jour avoué, qu’ on leur bourrait le crâne en leur disant que nous sortions tous de maisons de redressement et étions des repris de justice en puissance. Face à certains d’entre eux à qui je n’ai toujours pas pardonné car, antimilitaristes par définition et contestant le système, ils en étaient les rouages essentiels et les serviteurs complaisants au regard de ses aspects les plus condamnables, j’ai appris à serrer les mains dans les poches et à faire taire ma révolte. Mais, grâce à eux aussi, j’ai décidé, pour l’avenir, de ne plus  jamais céder à l’hypocrisie, à ne plus jamais feindre des sentiments ou des opinions, à ne jamais m’abandonner à la démagogie, à toujours faire taire mes peurs, mes angoisses, à dissimuler ma tristesse, mon chagrin ou mon désespoir. J’ai cherché à cacher ma lassitude, mon découragement, comme mes déceptions ou mes colères. Mais, revers de la médaille, je n’ ai plus jamais non plus exprimé mes joies et mes bonheurs et cela me coûtera beaucoup, à moi, à ceux que j’ aimerai ou qui m’ aimeront ou qui, à cause de cela, cesseront de m’ aimer.

                  Gilbert, le petit garçon revêtu d’ un uniforme d’ épais drap bleu orné de boutons en laiton qu’ il fallait faire briller au « Miror » à l’ aide d’ une patience (tiens, la patience justement), chaussé la première année de godillots cloutés passera six années à l’école qui le feront passer d’enfant à adolescent puis en jeune homme à la personnalité pratiquement construite ? Six années seulement suffiront à construire l’homme qu’il sera ensuite, six années dont il cherchera parfois, en vain, à se défaire.

                    Quand je quittai LE MANS pour le Prytanée militaire de LA FLECHE afin d’ y préparer SAINT-CYR, je savais depuis longtemps que je deviendrais officier et que j’exercerais le plus beau métier du monde. Je savais aussi que j’aimais cette frêle jeune fille au regard un peu triste que j’avais rencontrée un dimanche après-midi dans ce fameux hôtel de l’OUEST alors qu’elle peinait sur un exercice de maths que, grand seigneur, je lui avais résolu en moins de temps qu’il ne  lui en avait fallu pour boire le jus de fruit que je lui avais offert.

             Tout était déjà accompli. LE MANS, ce n’était pas seulement six années de ma vie, c’était ma vie tout entière dont le scénario était déjà écrit.

  

                Si j’ai eu l’outrecuidance de survoler avec vous une partie de mon histoire à l’ EMPT du MANS, ce n’est pas par égocentrisme ou pour me singulariser. Bien au contraire, c’ est parce que je crois que mon histoire et la vôtre sont confondues, que mon histoire n’ est qu’ une parcelle de cette genèse collective qui nous a vus devenir, jour après jour, ce que nous sommes aujourd’hui. Mon histoire est aussi, je le sais votre histoire ; c’est une petite planète dans la constellation que forme notre histoire commune et j’espère que chacun, comme le Petit Prince de SAINT-EXUPERY, y aura retrouvé sa propre étoile. Pour ma part, issu, comme beaucoup d’ entre nous, d’ un milieu très modeste, j’ ai , grâce à l’EMPT bénéficié de l’ ascenseur social qui, au terme d’ une carrière militaire, m’ a permis d’ atteindre le plus haut grade de l’ armée française ( je veux parler du grade de général de division, car ,après, ce ne sont plus des grades) et d’ exercer aujourd’hui la fonction de directeur des études de l’ école centrale de Paris.

                   Cette destinée s’est décidée ici. Sans nos professeurs, nos cadres et sans vous, je ne serais pas devenu ce que je suis. Ce constat, chacun peut le faire pour lui même. RICHARD III, sous la plume de SHAKESPEARE, dans la pièce éponyme, nous dit : « Vous pouvez me prendre ma couronne et ma gloire, mais pas mon chagrin. J’en demeure le roi ! ». A nous aussi on peut tout prendre sauf le souvenir de ce que fut notre vie ici, de ce cheminement initiatique qui nous mena de l’enfance vers notre vie d’homme. Je demande par avance à Hervé MALAGOLI de bien vouloir m’excuser , mais les gendarmes qui occupent aujourd’hui ce quadrilatère qui fut notre chrysalide  sont des usurpateurs. Nous seuls en fûmes et en demeureront éternellement les Rois !

 

 

Gilbert Robinet (LM61-67  LF67-70)